JANVIER 1997 :
à propos
du port du voile
Quand le SNETAA réclamait l'élaboration d'un projet de loi sur le respect de la laïcité à l'école, considéré par certains comme réactionnaire au nom d'une laïcité plurielle ou moderne
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
LAICITE A
L'ECOLE : LES ELUS DE LA NATION DOIVENT ASSUMER LEURS RESPONSABILITES
LE DROIT A LA DIFFERENCE N'APPELLE PAS LES DIFFERENCES
DE DROITS
Les laïques de notre pays, et au tout premier rang les personnels de l'école publique, ont eu à se battre hier contre l'impérialisme religieux.
Aujourd'hui, ce
combat reste entier et de pleine actualité.
Les intégrismes
gagnent en puissance. Leurs pressions sur la société et l'école interpellent et
menacent la démocratie.
LAICITE OU COEXISTENCE DE BLOCS COMMUNAUTAIRES ?
Au nom du constat d'une société française pluriculturelle qu'imposent la mobilité des populations, la misère du tiers monde et la présence sur notre sol d'une forte communauté française d'origine maghrébine, africaine ou asiatique, les Français sont invités à rejeter peu à peu les choix d'unification et d'homogénéisation de notre société, mis en oeuvre autour des valeurs fondamentales d'égalité, de justice, de liberté individuelle et de laïcité qu'il appartient à l'école publique d'expliquer, de faire partager et de protéger.
Le souci de préserver l'identité de certains collectifs ou de certaines communautés tend ainsi à prendre le pas sur la laïcité, fruit d'une culture commune dénoncée comme normative ou liberticide.
Des pressions sociales, religieuses, politiques ou dialectiques s'exercent sur notre société pour que la France glisse vers la coexistence de blocs communautaires qui s'approprieraient le droit de régir la liberté individuelle et de conscience de leurs membres.
Ce choix qui fût naguère celui des pays anglo-saxons ou du Liban ne peut en aucun cas être celui des personnels de l'école publique.
En Angleterre, la pression des revendications identitaires conduit à des relations sociales enfermées dans les ethnies et les races. La guerre du Liban a surgi dans un pays dont l'identification politique et institutionnelle reposait précisément au nom de la "tolérance" sur la reconnaissance des différences de droits communautaires et religieux.
LA LAICITE : UN IDEAL SUPERIEUR DE SOCIETE
La confrontation des cultures, l'interculturalisme, sont des richesses pour notre société, dès lors qu'ils reposent sur une volonté partagée de faire vivre les principes fondateurs communs de notre société.
Mais aucun laïque ne saurait accepter que les différentes communautés culturelles présentes sur notre sol n'aient d'autres objectifs que de nourrir, d'amplifier, de stratifier les différences d'identité et de culture.
On peut craindre le
pire si la laïcité n'est pas clairement affirmée comme un idéal supérieur de
société vecteur des libertés fondamentales et creuset de l'identité de notre
pays.
Le débat qu'impose à la France le refus d'intégration de certaines communautés religieuses ou culturelles survient très précisément au moment même où l'intégration des jeunes d'origine maghrébine, et notamment des filles, est en passe d'être gagnée.
Il divise les Français et les oppose.
Au nom de l'identité nationale, les uns se rejoignent dans le rejet de l'école, la xénophobie et le racisme.
D'autres plaident pour une assimilation très normative.
Certains enfin, dans les rangs mêmes des personnels de l'école publique, y voient l'occasion d'engager l'offensive contre un ordre social laïque qui serait sourd et aveugle aux différences culturelles et religieuses.
A trop vouloir ainsi nier l'existence de bornes culturelles et républicaines à la tolérance et à la liberté ;
A trop vouloir
affirmer un droit à la différence dont les contours restent très flous,
les laïques risquent
de perdre rapidement la maîtrise rationnelle de leurs débats sur l'identité,
l'intégration et l'assimilation.
LA TOLERANCE ET LA LIBERTE DETERMINENT LEURS PROPRES LIMITES
Le paysage religieux s'est en quelques années profondément modifié.
L'Islam qui ne fait guère la différence entre le politique et le religieux, le public et le privé, le temporel et le spirituel, pénètre notre société.
Dans leurs offensives pour imposer "leurs libertés" contre la liberté de conscience individuelle, les trois principales religions se rejoignent désormais pour tenter de retourner à leur profit, contre les laïques et contre l'école les valeurs historiques de la laïcité qu'elles rejetaient hier : la tolérance, le pluralisme, la démocratie.
Confrontés à ces
prétentions qu'expriment les revendications du port du foulard islamique à
l'école, les enseignants laïques sont désarmés parce qu'abandonnés des élus de
la nation, qui sont les garants des valeurs de la République et de son école.
Au nom d'une laïcité qui se voudrait "ouverte", "tolérante", "nouvelle", ou moderne (comme si la laïcité de la République et de l'école était fermée, sectaire, rétrograde, dépassée, ringarde !). Certains plaident pour un laisser faire, rebaptisé neutralité, ou par un compromis, véritable aggiornamento qui ne préserverait de la laïcité que la façade et quelques pans de murs. Pour ceux-là, la liberté et la tolérance devraient s'exercer sans frein.
Faut-il ainsi
admettre que la tolérance serve d'alibi, au risque de se détruire pour
légitimer le refus d'affronter l'intolérance ?
Au motif de refuser un universalisme de mauvais aloi, faut-il au nom du droit à la différence, du respect des cultures et des cultes, accepter toutes les conceptions de la famille et les situations qu'elles génèrent notamment pour l'enfance ?
Faudrait-il par exemple, au nom du droit à la liberté et au libre choix individuel, entériner l'inégalité des sexes, la bigamie, l'excision, l'exploitation du travail des enfants, ou le refus de se soigner ?
La tolérance et la
liberté déterminent leurs propres limites. Il convient aujourd'hui qu'un débat
et une législation nationale en posent clairement les limites.
POUR UN NON LEGAL AU VOILE ISLAMISTE A L'ECOLE ET AU
PROSELYTISME
Depuis 1989, l'école est l'objet d'une offensive pour l'affirmation d'une identité religieuse et d'une appartenance communautaire.
La reconnaissance du
port du foulard à l'école, présentée au nom du droit à la différence est
soutenue par une volonté de provocation, d'intégrisme religieux, de
prosélytisme, de refus des valeurs démocratiques.
Véritable défi à la
tolérance, cette revendication vise à s'opposer à la mission d'intégration de
l'école publique.
- Les tergiversations d'un ministre plus soucieux de protéger sa carrière que de s'engager dans le dossier difficile de la défense de la laïcité de l'école et de la République,
- l'obstination d'un Conseil d'Etat peu sensible dans son histoire à l'idée républicaine, à considérer l'école publique comme un banal "lieu public" en niant son caractère protégé et les particularismes qu'exige sa mission de construction de l'autonomie de l'enfant,
viennent de replacer la question de la laïcité au coeur des débats de l'école.
Les propositions du
Conseil d'Etat et des tribunaux sur le respect de la globalité de l'éducation
et des programmes d'enseignement et sur le prosélytisme religieux liés à des
collectivités extérieures à l'école, s'avèrent limitées, fragiles et
inopérantes.
Depuis sept ans, les personnels de l'école publique s'attachent à expliquer, à apprendre aux jeunes filles concernées le sens des valeurs laïques de notre société, à leur permettre de penser et à juger en toute autonomie en dehors de toute présence de la famille, ou de la communauté, et de toute ardeur prosélytiste.
Ils tentent, à la
demande des tribunaux, de "convaincre sans contraindre".
Aujourd'hui, le filet
de sécurité tressé par la Conseil d'Etat essentiellement autour de critères
pédagogiques pour nier les enjeux du débat laïque a montré ses insuffisances.
Après 7 ans de
tergiversations, le temps est venu d'imposer des décisions.
Peut-on accepter en effet que des jeunes filles consentent d'elles-mêmes définitivement à leur aliénation et arborent dans l'école, lieu de tolérance et de liberté, un foulard qui signe l'infériorité de leur statut par rapport aux hommes, en même temps que la soumission à leur religion ?
Faudrait-il accepter qu'un principe de non-ingérence se substitue à celui du secours de toute personne en danger culturel ou religieux qu'impose l'affirmation laïque de la reconnaissance du droit individuel ?
Faudrait-il au contraire accepter que le risque d'apparition d'écoles religieuses privées conduise à nier la laïcité de l'école de la République et l'exigence de se dépouiller à sa porte de tout signe d'appartenance communautaire religieux, philosophique ou politique ?
Les pouvoirs publics
et les élus de la nation ne peuvent pas continuer à se défausser plus longtemps
sur les personnels et les établissements d'enseignement de leurs
responsabilités au regard de la mise en cause généralisée, réitérée et
permanente de la laïcité dans l'école publique.
1/ Même s'ils se
retrouvent dans l'obligation faite de respect par tous les élèves, quelle que
soit leur religion, des contenus obligatoires des programmes d'enseignement,
dès lors que cette obligation est réellement et strictement appliquée, les
personnels de l'école publique ne peuvent se
contenter d'un tel choix qui permettrait en fait d'instaurer à peu de
prix un véritable droit permanent et ostentatoire à la différence religieuse
dans l'école.
2/ Le respect de
toutes les croyances, inscrit dans la Constitution, est limité par les valeurs
constitutionnelles des lois et principes fondamentaux d'une République
inscrites dans le préambule de la Constitution de la V° République.
Parmi eux, la
déclaration des droits de l'homme qui proclame l'égalité des personnels de
sexes masculin et féminin et le port du voile islamiste, du Hidjab ou du
Tchador a pour raison d'être de
manifester et de concrétiser une discrimination entre les sexes qui ne saurait
être acceptée dans l'école laïque, creuset de l'égalité, de la culture commune
et de l'intégration républicaine.
3/ Le droit à la
différence ne peut être invoqué pour autoriser un acte évident de prosélytisme
religieux, fût-il individuel.
Celui-ci vise en
particulier à culpabiliser les jeunes filles musulmanes et à entraver leur
aspiration à une véritable intégration qui leur assure liberté et dignité tout
en faisant échec à l'intégration des minorités musulmanes dans la société
française.
On ne peut accepter
que soit invoquée la règle constitutionnelle du respect de toutes les croyances
pour faire admettre dans les établissements scolaires des pratiques contraires
aux principes de laïcité, et à ceux de liberté et d'égalité.
Il s'agit là d'un
dénominateur commun de l'identité française qui ne peut être que celui de tous
les Français, quelle que soit leur religion ou leur origine.
4/ L'école est un haut lieu spécifique de ressourcement des jeunes et de transmission des savoirs, ouvert à chacun, quelle que soit son origine.
Elle ne saurait être identifiée sans péril à un espace public où pourrait s'affronter au nom de la démocratie des opinions politiques, philosophiques ou religieuses. Ces affrontements légitimes au plan social devraient cesser à la porte de l'école pour que celle-ci s'institue et demeure un lieu de dialogue.
Les églises doivent donc renoncer à la conquête de l'espace laïque scolaire.
5/ Tous les jeunes doivent à l'école, en tant que personnes individuelles être libres de leur expression par rapport aux normes de leurs familles ou de leur communauté.
L'école doit être un lieu de ressourcement à l'abri de la quotidienneté.
La question du voile islamique met en évidence un recul du pouvoir républicain qui trouve son alibi dans une tolérance de l'intolérance.
Adopter une position
ferme à propos des signes d'appartenance religieuse n'a rien à voir avec un refus
de la différence ou avec un impérialisme républicain qui nierait les
particularismes ethniques, culturels, religieux.
6/ La laïcité est en France un des outils de la construction de l'unité nationale. La laïcité doit se conjuguer avec la nécessité d'une richesse culturelle conçue comme la somme des particularismes ethniques ou religieux.
La reconnaissance de la diversité dans l'école exclut un communautarisme construit dans les lycées et collèges au nom de l'identité ethnique ou culturelle, ou de la tradition et qui pourrait déboucher demain sur une République éclatée en une mosaïque de collectifs irréductibles.
La laïcité est
aujourd'hui battue en brèche dans l'école. Elle ne saurait se réduire à un
quelconque anticléricalisme pas plus qu'à une laïcité ouverte forgée aux
rythmes des démissions et des reculs.
La volonté des
enseignants de défendre la mission historique de la laïcité à l'école publique
dérange la logique du "pas de vague" des pouvoirs publics. Ceux-ci
agitent la menace de sanction. Les personnels doivent faire valoir
solidairement et clairement leur point de vue.
La laïcité, principe
constitutionnel, dépend de l'Etat et de la loi. En tant que telle, elle relève
du débat national et des pouvoirs délégués aux élus par le peuple.
Elle ne saurait être
soumise à une redéfinition permanente sous la pression des communautés, à la
lumière et au rythme des décisions ponctuelles prises par des assemblées de
justice restreintes et non électives.
Le monde a changé, la
laïcité doit être réaffirmée comme une composante essentielle de l'ordre
républicain. Sa protection doit être assurée dans l'école.
Celle-ci ne peut
accomplir et promouvoir sa mission sans le soutien clair et sans ambiguïté des
institutions nationales.
C'est la raison pour laquelle, il est désormais nécessaire d'exiger ensemble le vote d'une loi permettant le respect de la laïcité pour tous les jeunes qui ont choisi l'école de la République.
NB : le présent texte
syndical emprunte aux réflexions et aux écrits de Daniel Beresniak "la
laïcité" et à ceux des auteurs "Laïcité, le sens d'un idéal"
-Educations et pédagogies n° 7-
Qu'ils soient ici
remerciés de leur contribution à notre combat continu pour la laïcité de
l'école publique.