CADRE EUROPEEN COMMUN DE REFERENCE POUR LES LANGUES : QU’EN EST-IL AUJOURD’HUI ? En 2001, le Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues (CECRL) était publié. Le décret 2005-1000 du 22/08/2005 paru au B.O. n°31 du 1/09/2005 sur la mise en oeuvre de la loi d’orientation donnait un cadre réglementaire à l’organisation de l’enseignement des langues vivantes étrangères dans l’enseignement scolaire. La mise en oeuvre était prévue à compter de la rentrée 2007/8. Cette nouvelle approche a pour but de repenser les objectifs et méthodes d’enseignement des langues, mais aussi de fournir une base commune pour la conception de programmes, de diplômes et de certificats en Europe. L’objectif général du Conseil de l’Europe est de favoriser la mobilité professionnelle et éducative et de « parvenir à une plus grande unité de ses membres » et « d’atteindre ce but par l’adoption d’une démarche commune dans le domaine culturel. Le souhait politique est d’asseoir la stabilité européenne en luttant contre « la xénophobie » et de veiller au bon fonctionnement de la démocratie. Le Conseil de l’Europe vise ainsi, à travers le CECRL à promouvoir le plurilinguisme « l’individu ne classe pas les langues et les cultures dans des compartiments séparés mais construit plutôt une compétence communicative à laquelle contribue toutes connaissance et toute expérience des langues et dans laquelle les langues sont en corrélation et interagissent. » Le CECRL préconise par ailleurs un approche « actionnelle », ou d’ »associer le dire au faire ». Il recommande le travail en groupes, au-delà du groupe classe, mais plutôt en groupes de compétences dans les quatre capacités (compréhension de l’écrit, production écrite,compréhension de l’oral, expression orale). La compétence de communication est ensuite hiérarchisée en trois composantes linguistique (lexique, syntaxe, phonologie), sociolinguistique (marqueurs de relations sociales, règles de politesse, expressions de la sagesse populaire, dialectes et accents) et pragmatique (organiser, adapter, structurer le discours). Le travail en groupes est prévu après évaluation en début d’année et ensuite en cours d’année pour permettre aux élèves d’évoluer dans les différents groupes selon leurs acquisitions. Les élèves auront ensuite la possibilité d’obtenir une certification délivrée par les enseignants de langues. Le projet recommande l’outil des outils multimédias afin de favoriser au maximum l’autonomie des élèves, ainsi qu’une plus grande exposition aux langues, grâce à une pédagogie adaptée et aussi en dehors des cours, notamment pendant les vacances scolaires, avec des opérations « Ecole ouverte en langues ». L’enseignement professionnel n’était touché dans un premier temps que pour les CAP. Voilà en quelques lignes le projet tel qu’annoncé par le Conseil de l’Europe. Vraie réforme ou projet ambitieux qui tombera en désuétude d’ici quelques mois ? Le SNETAA-eiL a enquêté auprès de ses adhérents professeurs de langues pour faire le point sur les pratiques. Deux questions leur étaient posées : 1) Quelles informations / formations avez-vous reçu ? 2) Quel est votre avis sur les conséquences de la mise en oeuvre de cette nouvelle pratique pédagogique ? Les informations / la formation reçues : On observe des disparités importantes selon les académies et les inspecteurs. Certaines académies n’ont reçu aucune formation, aucune information. D’autres ont eu très peu d’informations ou ont fait la démarche par eux-mêmes pour avoir les informations puisqu’on demande aux collègues de mettre en place le projet de manière « artisanale », une formation étant prévue ultérieurement. Certains inspecteurs n’ont formé que les coordinateurs de langues, comptant sur eux pour relayer l’information. D’autres académies ont eu des explications sur les grandes lignes du CECRL et quelques exemples de pratique possible, de façon très rapide, puisque sur une seule journée. Enfin, certaines académies, voient des établissements pilotes naître, sous la volonté rectorale et de l’inspecteur. L’expérimentation a ainsi été imposée aux collègues par les équipes de direction. On forme donc des établissements pilotes pour ensuite généraliser. Qu’en pensent les collègues ? S’ils saluent la dimension européenne du projet, la crainte domine. Les enseignants ont déjà une lourde charge de travail et craignent que celle-ci s’alourdisse un peu plus avec tous les cours à repenser et les mentalités à faire changer. Ils craignent aussi de voir leur matière évoluer lentement vers un CCF. Craintes aussi d’ordre pratiques : comment gérer les conseils de classe quand on travaille en groupes de compétences ? Comment les élèves vont-ils s’habituer à la méthode de travail de leur enseignant s’il change au gré de leurs compétences ? Comment enfin gérer les nouveaux rythmes scolaires qu’imposent le CECRL ? Le travail en groupes de compétences nécessitant de travailler en « barettes », les emplois du temps se dégradent alors très vite… Les enseignants voient en cette démarche une nouvelle attaque contre leur liberté pédagogique et une perte des priorités : comment mettre en place ce cadre quand certains LP ne disposent même pas des conditions d’enseignement dignes de ce nom ? Et en pratique ? Certaines académies, telles que Nancy-Metz, ont vu naître des établissements pilotes et les enseignants se sont vus imposer cette nouvelle pratique. Ils apprécient travailler avec des groupes plus homogènes, travailler en équipe pour établir des préparations communes et soulignent que les exigences sont moindres et que les résultats n’en sont que meilleurs. Par contre, les enseignants se plaignent d’emplois du temps fortement dégradés et rigides, dans lesquels déplacer une heure de cours relève de l’impossible… Quant à la charge de travail, elle est en effet énorme, entre les cours à reconstruire et à repenser différemment, et les différents tests d’évaluation à préparer. Du côté des élèves, bien que cette pratique ait pour nom « cadre », ils sont de moins en moins cadrés… L’absentéisme explose, et les enseignants ayant des difficultés à connaître les élèves, de nombreux problèmes de discipline se posent. Vient ensuite le problème de l’inadéquation entre les cours dispensés et les exigences de examens, ceux-ci n’ayant pas encore été repensés en fonction de cette nouvelle pratique… Inadéquation des discours dans les IUFM qui recommandent toujours de ne pas séparer les compétences langagières… Inadéquation des manuels scolaires, qui n’ont pas suivi, se contentant seulement parfois de noter en marge les références européennes… Les suites du CECRL… La question que se posent la plupart reste : nouvelle lubie ou pratique faite pour durer ? Même si l’idée d’harmoniser l’enseignement des langues pour favoriser la mobilité en Europe ainsi que l’entente culturelle entre les peuples est noble, les obstacles pratiques restent nombreux. Les élèves de LP, qui ont davantage besoin de repères que d’autres, pâtissent de ces essais à répétition, de ce dérèglement du cadre scolaire dont ils ont besoin pour plus de stabilité. Les exigences étant moindres, n’opère-t-on pas à un nivellement vers le bas qui dévalorise au fond la qualification obtenue en langues ? Les enseignants se voient imposer presque à chaque ministre changeant de nouvelles pratiques sensées plus marquer le passage des dits ministres qu’une amélioration réelle de l’enseignement. Qui d’autre que l’enseignant est le mieux à même de savoir les stratégies d’apprentissage à mettre en place dans sa propre classe ? De plus, les nouvelles charges de travail qu’on leur impose se font sans revalorisation salariale. Entre les cours, les préparations, les charges administratives, les examens et tout le reste, les enseignants voient se détériorer leurs conditions de travail, leurs conditions de vie au même rythme qu’ils ont vu leurs salaires faiblir d’année en année. Comment le Conseil de l’Europe et la Commission Européenne comptent-ils rencontrer un large consensus de la part des acteurs principaux de cette nouvelle réforme ? Si les enseignants n’en voient pas le bien-fondé, eux qui la testent sur le terrain et savent si elles fonctionnent, comment vont-ils pouvoir la faire passer auprès des élèves ? De plus, les réformes sont souvent imposées de manière artisanale et on compte alors sur les enseignants pour lui trouver un champ d’application acceptable. L’inverse ne serait-il pas judicieux ? Partir de ce qui marche dans les classes pour en tirer des conclusions heureuses ? Comment les enseignants peuvent-ils correctement mettre en place de nouvelles pratiques s’ils ne disposent pas d’une formation de qualité à ce sujet ? La question de la formation enseignante est pourtant aussi remise au goût du jour par la Commission Européenne… (cf article décembre en ligne sur snetaa.org). Ce qui diffère dans cette réforme, c’est qu’elle est pensée par l’Europe. De plus en plus de réformes découlent de recommandations européennes. Dans ce cas, que penser du principe de subsidiarité, qui laisse aux Etats la gouvernance de l’Education ? Que risque de devenir cette réforme ? Si elle suit le chemin des autres recommandations européennes, elle se généralisera probablement, prenant appui sur les académies pilotes pour prouver que c’est réalisable. Parallèlement, d’autres initiatives européennes se mettent en place tels que le cadre européen de certifications, qui rentrera en application dès 2010 avec pour date butoir 2012 (cf article de décembre en ligne sur snetaa.org). Pour les lycées professionnels, les ECVET sont à l’étude à la Commission Européenne et on est en droit de penser que les premières expérimentations commenceront bientôt. Le CECRL suit la lignée de tous ces cadres harmonisateurs et dans cette perspective, se poursuivra. Le SNETAA-eiL veillera au suivi de toutes ces réformes et de leur impact sur les principaux acteurs de l’enseignement. Il ne manquera pas d’en rapporter les dysfonctionnements en haut lieu. Le SNETAA-eiL approfondira par ailleurs cette question de la subsidiarité des Etats. Pourquoi se voit-on imposer de plus en plus de réformes venant de recommandations européennes ? Le SNETAA-eiL s’inquiète une nouvelle fois des glissements sémantiques charriés par les réformes européennes. Dans le but d’harmonisation, on nous parle alors de certifications. Mais on voit ici le risque de voir se déformer ces termes au niveau national. Une certification n’a pas les mêmes valeurs et n’est pas attribuée sur les mêmes modalités qu’un diplôme. Est-ce à dire alors que l’épreuve de langues sera évaluée en CCF, beaucoup moins coûteux qu’un examen ? Va-t-on vers une généralisation du CCF avec toutes ses conséquences possibles dans un but d’économie budgétaire, une fois de plus ? L’Education est-elle un Droit de l’Homme ou ne devient-elle qu’un paramètre économique ? Le SNETAA-eiL sera une fois de plus d’une vigilance extrême à l’application de ces réformes, et veillera à ce que les conditions de travail de nos collègues cessent de se détériorer d’année en année et à ce que les intérêts matériels et moraux de nos élèves et de nos personnels soient respectés. Enfin, à l’heure où nous entendons parler de l’autonomie des universités, ne peut-on pas réellement entendre parler de l’autonomie des enseignants dans leur classe ?. Marjorie ALEXANDRE, Secteur International, SNETAA, décembre 2007 retour
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